CONTES ET LEGENDES
DE LA ROULOTTE

Destins croisés (1) 

Avec l'ABC, association

bourguignonne

 culturelle

Les textes écrits en décembre

Tarot divinatoire, marathon

 

Le Mat

C'était un jour rempli de vent, de sable et de poussière. Le ciel avait pris une étrange et inhabituelle couleur, un mélange de fin du monde pour les pessimistes, un grain sépia pour les amateurs de photographies anciennes.

Bref, j'ai composé ce numéro, il a décroché.

J'ai dit : J'ai choisi.

Il a répondu : Je t'attends quai 36, mat 7ème, 19h.

J'ai pris mon baluchon, enfilé mes bottes et vérifié une ultime fois que mes ballerines étaient bien dans mon sac. J'ai fermé la porte et posé les clés sous la pierre près du puits. J'ai regardé la façade pour être sûre de ne jamais l'oublier

 

La roue de la fortune X

J'ai embarqué comme prévu à 19 h. C'était étrange, ouvrir à nouveau une porte, une nouvelle clé pour cette caravane minuscule qui allait abriter ma nouvelle existence, exalter mon identité. J'ai toujours adoré jouer avec les clés, les ai aussi souvent égarées... Mais celle-ci était accrochée à un énorme porte-clés en forme de X. Le métal était lisse et froid et j'aimais déjà les minuscules maillons qui les raccrochaient à la clé de mon nid. Mon index droit aimait les caresser un à un. Chaque soir, j'aimais entendre le bruit de la clé dans la serrure puis celui de la porte se refermer et à nouveau celui du cadenas intérieur. J'aspirais à ce calme infini et à la douceur de mon abri de fortune après une journée intense d'exercices acharnés. Moi qui avait adoré les grands espaces, je me pelotonnais dans ce cocon au style ringard dont les quatre roues avaient disparu.

 

Lune   XVIII

C'était un 18 novembre, je m'en rappelle car c'était la veille de l'anniversaire de mon père. Il faisait beau, les feuilles d'automne tapissaient le sol autour du chapiteau. On apercevait au loin une bande de nuages anarchiques dans ce bleu royal. Quand j'étais petite, j’observais les nuages et leur attribuai souvent la forme d'un lapin cotonneux aux oreilles démesurées. Ce jour-là, je me souviens avoir entraperçu la lune en fin d'après-midi juste avant l'entrée sous le chapiteau.

 

Reine de denier

J'ai caressé mes ballerines, rituel incontournable ou toc irrépressible, je ne veux pas investiguer la question. Puis, j'ai enfilé mon costume soigneusement,  j'ai boutonné et agrafé avec délicatesse et rigueur. Quand j'étais petite, ma grand-mère disait : Ne boutonne pas le samedi avec le dimanche. J'ai ensuite ajusté une touche de maquillage, lissé mes cheveux rebelles dans un chignon minuscule puis j'ai commencé à m'échauffer, ni trop, ni trop peu. C'est à ce moment que Sigmund m'a murmuré à l'oreille : Elle est là, ma jolie ! Ses mots m'ont immobilisée net. Je n'y croyais pas. La reine de Denier... Était là ce soir.

 

L'amoureux   VI

Mes jambes se sont raidies, mon cœur s'est emballé, serait-ce un rock ou une valse qui m'attendaient ce 18 novembre sur le ring ? Était - ce le fruit du hasard ou la conjecture des astres qui l'avaient ce soir attirée sous ce chapiteau d'une bande de saltimbanques résistants ? On la redoutait, on la courtisait, on la craignait, on l'adulait, elle avait acquis un indiscutable pouvoir dans le monde du cirque/spectacle . Elle avait été une artiste de renommée internationale jusqu’au jour où elle était tombée. Terminé les acrobaties et la vie de bohème, le reine de Denier, ne volait désormais plus avec son trapèze mais avec ses mots, du fond de son fauteuil.

Heureusement mon amoureux vint me caresser la joue comme à chaque fois avant que je n'entre dans le cercle.

 

Maison de Dieu   XVI

Les projecteurs étaient intenses, les derniers spectateurs installés, Sigmund me fit signe. J'ouvrai le bal, lourde responsabilité d'emmener le public sur mon fil dans mon univers intérieur. C'était déjà le 16ème show, mon numéro était désormais rôdé, néanmoins, rester concentrée me disait Il, ne jamais se figurer que c'est acquis me répétait Il. Chaque geste, chaque intention, je devais les faire goûter au public et ce soir, c'était une 17éme version que je me devais d'offrir à une spectatrice particulière. Nom de dieu, quelle folie ! 

 

Cavalier de bâton

Mon bâton de chance, je le saisis ce soir-là. Ma course, sur mon fil de poupée, fut aussi nuageuse qu'aérienne. Seul hic, un bouton de mon corset céda sous l'énergie qui m'avait envahie dès j'eus posé la ballerine sur le métal. Ce fut comme si le temps d'un éclair, je chevauchais vers un imaginaire improbable. Je ressentis une extase infinie, j’étais enfin moi, sur ce fil, moi qui avait tout laissé au bord du puits, un jour de décembre sépia, une veille de Noël. Une dernière pirouette me conduit dans les bras de mon partenaire, Samy, clown cavalier en équilibre, tombé tout petit dans une bouffée de sourires.

 

Soleil  XVIIII

Ce fut une bouffée d'étoiles qui m’envahit de la pointe de mes orteils jusqu'à la racine de mes cheveux. Lorsque Samy me posa délicatement sur le sable, le silence fut rompu par quelques applaudissements timides d'abord. Puis comme un lever de soleil, le public se leva à l’unisson et le chapiteau résonna longtemps tout comme mon cœur en ce moment alors que je vous livre cet épisode d'une rare intensité. Quelque part dans la salle, la reine trônait sous ce fracas de rappels où j'entendis quelque qu'un scander mon prénom. Je n'en croyais pas mes oreilles, cette pluie me fit briller les pupilles. Mon père m'avait portée ce soir ; il aurait eu 55 ans demain. Je ne crois pas en Dieu mais en mes racines, oui . N'oublie jamais d'où tu viens disait Papa, ni combien l’absence devient une présence.

 

La papesse  II

Après cette journée si particulière, je rejoignis ma minuscule caravane, prête à conquérir  le monde, avec Pablo, sûre que la « papesse » causerait de notre chapiteau baroque dans le milieu circassien. Ce qu'elle fit puisque nous obtînmes un droit de résidence et une coquette subvention qui nous permit de dormir tranquilles, les deux années qui suivirent. La vie avait un goût de guimauve au chocolat . Souvent quand les jours se grisent, je repense à ce 18 novembre sous ce chapiteau au milieu de la clairière, à mes ballerines fidèles, à mon père, à Pablo, à Sigmund, à Samy, à la reine et à LUI.

Agnès

Le Mat. 

Voici mon livre de souvenirs, mon trésor. Pour vous raconter mon histoire, je vais en sortir au hasard des souvenirs. Le premier, celui que je viens de piocher à l’instant, c’est celui que j’aime surnommer Le Mat. Un dessin enfantin, j’avais 8 ans. Nous venions de perdre notre petit chiot, celui que nous avions recueilli après l’avoir trouvé au fond des bois de chez mes grands-parents. Sa peau était très foncée, plus noire que noire, et il avait survécu longtemps seul dans ces bois, plusieurs heures. Il était faible, très faible. Alors nous l’avons adopté. J’ai tout de suite crée un lien très fort avec lui, dès les premiers instants nous étions inséparables. Je n’ai jamais su expliquer cette connexion qui me paraissait presque surnaturelle. Il dormait dans mes bras. Moi qui étais insomniaque depuis petite, sa douce et discrète respiration a tout de suite apaisé mes nuits. Mais cela n’a duré que quelques mois. Combien, je ne sais plus, pour mon petit cœur d’enfant c’était une vie. Le Mat est mort une nuit, entre mes bras. Le froid de l’hiver au creux duquel nous l’avions trouvé avait dû être trop froid pour lui. Mais depuis, chaque soir, c’est son souvenir, le souvenir de son petit corps entre mes petits bras d’enfant, qui m’endort.

 

La roue de la fortune.

Mon deuxième souvenir à une symbolique moins profonde. C’est un ticket à gratter qu’on avait volé au bureau de tabac avec une copine de collège, Dounia. Juste après les cours, nous avions l’habitude de passer au bureau de tabac. Il se trouvait à l’angle de la rue où était le collège. Tous les jours, ou presque, nous chipions un ou deux bonbons et en achetions un gros paquet. C’était bête de faire ça. Mais c’était ma seule amie, les deux effacées de la classe, les autres avaient dû oublier notre existence. Alors j’y tenais à ce rituel débile. Un jour, ce ticket à gratter était tombé au milieu des bonbons. Ce jour-là, c’est lui que nous avions volé. En sortant, nous nous étions assises sur le banc à côté du bureau de tabac. Nous l’avions gratté. Il était gagnant. Mais nous n’avons jamais osé faire part de notre gain. Je l’ai donc gardé et mit dans ma boite à secrets. J’aime penser à Dounia, pas seulement pour ces bêtises, mais pour tout ce que nous avons traversé toutes les deux, ces quatre années de collège. Quatre années d’effacées à ne vivre que pour nous.

 

La lune.

Avant d’avoir Le Mat, j’étais donc insomniaque. Le soir, à pas de loups, et quand mes parents dormaient, je m’aventurais avec mes tout petits pieds dans le jardin pour regarder le ciel. Plus tard, ça m’est arrivé d’y retourner, surtout les nuits d’été. J’aime la douceur de la nuit et ses bruits. J’aime être seule face à elle, avec elle. Ce petit caillou tout rond, tout blanc, c’est ma lune quand j’en ai besoin et que je suis dans un endroit où la nature n’est pas. Je le regarde et j’y vois, j’y sens, le vent dans les arbres, l’eau du ruisseau qui chante discrètement, l’herbe qui frétille au passage de petits animaux auxquels j’ai toujours cru mais que je n’ai jamais vus.

 

Reine de Denier.

C’est un petit bout de tissu. Il appartenait à ma grand-mère, Reine. Elle aimait coudre au coin du feu. Mon grand-père passait des heures à la regarder. Assis un peu plus loin, pour ne pas la déranger, il ne la quittait du regard que pour observer le feu, quelques minutes, avant de reposer son regard sur elle. Il contemplait les traits relâchés de son visage, ou l’avancée de ses mains sur son ouvrage. C’était leurs moments à eux, leurs moments hors du temps. J’y assistais rarement puisque, peu importe mon âge où le leur, ils attendaient toujours que j’aille au lit pour partager leur secret. Le peu de fois où je les ai aperçus, je suis vite partie sur la pointe des pieds, pour ne rien leur voler. Un matin au réveil, ce petit bout de tissu se trouvait au pied du feu éteint. Reine à vu mon regard, est allé le chercher, puis me l’a posé dans le creux de la main.

 

L’amoureux.

C’est un souvenir niais, puisque l’amour est nais. Les amours premiers surtout. Mon premier amoureux m’avait offert une carte Diddle, sur laquelle il avait écrit ces mots « Tu veux être mon amoureuse ? ». Son teint était rouge pivoine lorsqu’il me l’a donnée, et à peine l’ai-je prise qu’il s’est enfuit en courant pour se cacher derrière un poteau du préau de la cours de récré. Notre amour enfantin n’avait pas beaucoup duré, mais son souvenir est beau et rigolo. Timides comme nous étions tous les deux, nous parlions très peu. Mais nous passions nos récréations assis sur le banc au fond de la cour, à regarder les autres jouer. En se tenant la mai, quand l’un de nous osais prendre celle de l’autre.

 

La maison de Dieu.

Ce souvenir est simple, je ne m’y attarderais pas trop. C’est le dépliant d’une visite de château que nous avions faite avec mes parents lors de vacances. C’était des vacances très drôles. Mon père avait dégringolé des marches sur les fesses en s’étant pris les pieds dans un tapis. La chute avait été longue, mais il n’y avait eu aucun mal de fait ! Ma mère avait eu très peur et avait eu un fou-rire qui ne s’arrêta qu’une fois sortis du château. Son fou-rire avait été très buyant et nous avait tous emportés avec lui !

 

Cavalier de bâton.

C’est plus une brindille qu’un bâton, mais quand j’étais petite, elle me paraissait grande. Je l’ai longtemps utilisée comme une épée pour me battre contre le vent. Et puis j’ai grandi, je l’ai délaissée dans un tiroir de mon bureau, avant de l’inviter à rejoindre l’ensemble de mes souvenirs.

 

Le soleil.

Pour mes 18 ans, mes ami.e.s m’avaient offert des chaussons pour faire du fil, l’une de mes grandes passions. Ils avaient dessinée cette carte à côté. Lucas avait fait un soleil qui se cachait derrière des nuages. Il me comparaît souvent au soleil, disant toujours que lorsque l’on apprenait à me connaître, les nuages de ma timidité laissaient place à un grand soleil qui réchauffe le cœur. Il habite loin, maintenant, mais le lien est là, ancré depuis tant d’années qu’il est impossible à briser. Comme pour beaucoup, bien que pas tous.tes, de celles et ceux qui étaient présents lors de ces 18 ans.

 

La papesse.

C’est ma page préférée d’un livre qui n’est pas forcément mon préféré. C’est un ajout assez récent, je n’ai pas pour habitude d’arracher des pages de livres. Mais j’aime beaucoup les mots qui peuplent ces lignes, elles résonnent et raisonnent en moi. Alors je garde cette page à portée de main, pour que ces mots ne soient jamais bien loin.

Anouk

            Bloquée par la neige, Isabelle et les neufs autres naufragés sont réunis dans la roulotte pour trouver le réconfort et la chaleur du petit poêle. Isabelle prend la parole. «Comme la soirée va être longue, je vais vous raconter une histoire :

Il y a quatre ans, je devais aller à un bal masqué organisé par la ville où je vivais, c'était une obligation familiale. Je n'avais pas envie de me déguiser, je n'aimais pas cela. J'ai pris sur moi et je suis allée louer un costume le plus moche possible et ce fût celui d'un crapaud vert et boutonneux. Rendue au bal masqué à contre cœur car tous mes collègues étaient de la partie. Dés mon arrivée un joli troubadour vint à ma rencontre avec sa canne et son furet. Il me dit : « je vais vous transformer en princesse », sa voie était fabuleuse, douce et rassurante.

Je suis restée comme hypnotisée. Il avait un beau costume flamboyant, des yeux de velours. Vous vivez au milieu de beaucoup d'argent, facile à trouver, tous le monde sait que je travaille à la banque et toute l'équipe était présente. Puis il m'amena vers la roue de la fortune installée dans un coin de cette grande salle. Venez, vous allez tourner cette roue pour connaître ce que vous réserve l'avenir. Il me tira pas la main. J'ai tourné la roue et je suis tombée sur …...

"La lune " entre les deux tours du château fort, une rivière, deux chiens et une écrevisse. Toujours avec mon affreux costume de crapaud, je me retrouve là avec mon troubadour. Il me dit : je connais cet endroit, c'est la pleine lune, venez les crapauds vous devez retourner dans la rivière. La nuit, ils chantent mais des fois ils se transforment.

Je ne sais pas ce qui m'a pris mais j'ai eu envie de le suivre. Nous sommes parti de la soirée en traversant la salle, direction le château fort. Arrivés sur place, en s'approchant de la rivière on pouvait voir les écrevisses dans l'eau claire grâce à la pleine lune.

La nuit était chaude, je commençais à mourir de chaud sous mon costume de crapaud. Je décidais de me rafraîchir les pieds dans l'eau fraîche. Le troubadour était assis dans l'herbe, me regardais et se mis à chanter. C'est alors qu'une myriade d'écrevisses vinrent vers moi, tournant et dansant autour de moi.

Quand il s'arrêta de chanter, les écrevisses sont retournées se cacher sous les pierres. Les pieds rafraîchis, émerveillée par le spectacle que je venais de voir, je suis sortie de la rivière et je me suis assise à coté de lui : comment faites vous pour faire danser les écrevisses ? Vous êtes magicien ?

Il répondit : Oui un peu, faire danser des écrevisses ce n'est pas très compliqué, la nuit de pleine lune, elles sont joyeuses et amoureuses. Mais je peux aussi faire bien d'autres choses.

Voyez cette tour ronde, sur le dessus, on devine une couronne. Je pourrai la décrocher pour la mettre à vos pieds. Mais je ne vais pas le faire, cette tour s'appelle La maison de dieu, qui prend la couronne s'expose à la malédiction et sera transformé en crapaud. Vous avez déjà le costume. Un crapaud dans un costume de crapaud, quelle obstination !!!

C'est à ce moment là qu'un cavalier armé d'un bâton est apparu dans la nuit, son cheval blanc crachait des flammes par les naseaux, le chevalier brandissant son grand bâton, avec colère il cria : Que fais tu là au pied de ma tour ?

J' avais remis mon masque de crapaud et je me faisais toute petite. Le troubadour répondit : je profite de la pleine lune et toi ?

Moi je chasse les crapaud bien sûr !! je les estourbi avec mon bâton.

Je mis quelques secondes à réaliser que j'étais déguisée en crapaud, quelle idée stupide, j'aurais pu choisir un déguisement de chat ou d'autruche n'importe quoi d'autre mais non j'avais choisi le crapaud.

Que faire ? Fuir comme l'antilope, me débattre comme une anguille ou alors comme la tortue rentrer dans sa carapace mais j'avais choisi le crapaud, grave erreur.

Il me revint après quelques secondes cette fable où un crapaud voulu se faire plus gros qu'un bœuf. Je pourrais peut-être gagner tu temps avant le lever du soleil ?

Je n'eus pas besoin d'enfler dans mon costume pour faire fuir le cavalier au bâton.

De la tour « la maison de dieu » sorti la papesse, la voie de sagesse, elle s'adressa au cavalier au bâton : tu n'as pas honte de faire peur à cette femme déguisée en crapaud, tu ferais mieux de chasser les dragons.  Et toi troubadour tu fais danser les écrevisses et tu ne protège pas ta future amoureuse. C'est écrit dans les cartes.

            Et c'est ainsi que j'ai rencontré mon amoureux et que je l'ai suivi dans cette vie de saltimbanque, dans saltimbanque il y a banque, il m'a appris à raconter de belles histoire dans la roulotte.

Claudine

Ce matin, j’ouvre la fenêtre de ma roulotte. J’aperçois un bossu qui traîne par là avec son bâton. Je lui fais une grimace. Il faut dire que ce confinement me met les nerfs en pelote. Le cirque est figé depuis un mois sur cette place. « Eh, lui dis-je, tu fais partie de la troupe ? Dans cette brume je ne reconnais ni ton visage, ni ton costume, et pourtant c’est moi qui les arrange ou les crée, même. » Après déjeuner, je vais en parler aux autres. « Mais il est peut-être mon prince charmant déguisé en pouilleux ! »

Ça serait pour moi la chance, la fortune de ma vie, si tu te transformais par un coup de baguette magique en un bel homme gracieux et fortuné. Tu égaierais ces jours si longs où on attend, on entend. L’écuyère dort à côté de son cheval ; les trapézistes s’entraînent un peu mais se découragent. Mon chien s’en fout, mais tout le monde commence à déprimer.

Le jour s’est levé pour de vrai, la lune à son tour est partie dormir avec ses copines les étoiles. D’un seul coup mon chien Titou se dresse et se met à montrer les dents, grogne, pousse un hurlement. « Silence, toi ! » Le grigou qui rôde n’aurait-il pas envie plutôt de nous jeter un mauvais sort ? Vite, je prends un crucifix qui traînait au milieu d’un tas de bricoles hétéroclites et brandit l’image de la Bonne Mère.

Je vais m’habiller et prévenir les autres. Mais je n’ose pas sortir. Je hurle : « Gilbert, Ricou, Mamie Mamie, René, vite un homme rôde ! » Soudain elle se calme et pense : au fait, il est peut-être venu annoncer la fin du confinement et nous acheter un spectacle ? ça serait une vraie chance car nos caisses commencent à se vider sérieusement. J’entends déjà les derniers deniers tinter. Et finalement être cloitré, ce n’est pas une vie, pour personne. Même si Titou rêve d’aller dans les petits chemins, courir après un perdreau qui se serait égarer dans les vignes.

Du coup je me fais un café car rien ne me coupe l’appétit (avec deux ou trois gâteaux secs secs. Et puis zut, le temps est clair, je vais sortir discrètement – puisqu’on a le droit de promener son chien et me prendre un croissant au chocolat.

Et me voilà, tel le petit chaperon rouge. Arrivée au niveau des vignes, je vois Martin chaudement vêté en train de tailler. Quelle surprise ! (vous vous souvenez de mes amoureux).

« Bonjour, dit Martin, tu es toute fraîche et tu as le bout du nez tout rougi. Mais tu es si jolie quand même. Viens, je te prête mes gants… tu veux mon foulard ? »

Le clocher de l’église sonne dix heures.

« Je vais faire une pause, dit Martin, veux-tu un petit café, bien chaud dans mon thermos ? » Martin s’approche tranquillement et lui fait sourire sur sourire… ça me fait chaud au cœur. Et Titou semble accepter.

« Super ton café, merci. »

Dieu me le pardonnera, d’ailleurs je m’en fous. (Brassens)

Martin est traversé par des pensées amoureuses et coquines. De mon côté, cela me plaît bien… mais il faut que je pense à retourner au campement. Les autres vont s’inquiéter surtout de ma tendre Mamiemadeleine. Martin n’est pas pressé, lui – pas du tout – Il lui propose de revenir au même endroit : « Demain, je dois labourer la parcelle d’à côté, tu viendras, dis ? Tu feras connaissance avec mon cheval, enfin ce n’est pas le mien mais celui du patron. Mais moi seul m’en occupe… Il est terriblement beau.  J’espère qu’il ne fera pas peur à Titou.  Presque midi, le soleil est cette fois bien levé. Un jour radieux pour ce flirt naissant entre les deux amoureux. « Mais je dois rentrer, ils vont s’inquiéter, voir me disputer », dit Véro.

Elle lui envoie un baiser du bout des doigts et se sauve en direction du cirque. Elle s’éloigne en chantonnant. Titou trottinant derrière elle. Martin tout ému, recommence à tailler. Il est aux anges.

Mamiemadeleine attend sa petite chérie aux portes du chapiteau, les bras croisés, imposante papesse. Elle n’a pas le temps de dire un mot : Véronique lui saute au cou et la brave femme n’a pas le cœur à la gronder. Le visage de Véronique est resplendissant de bonheur. « Je suis allée promener le chien et en chemin j’ai rencontré Martin…

Qui vivra verra.

Danielle

Pour répondre à votre question, c’est mon grand-père qui m’a donné l’envie de devenir comédienne.

Son métier était saltimbanque itinérant. Il partait seul sur les chemins, dans les campagnes, dans les villes, il offrait ses spectacles au public qu’il rencontrait au hasard de ses pérégrinations. Il a commencé après la seconde guerre mondiale dans un pays en reconstruction, ils divertissaient les travailleurs, les ménagères et les enfants avec ses acrobaties, son chien et son accordéon. Petite, je m’amusais à le surnommer maître Vitalis car il lui ressemblait et en secret, je rêvais d’avoir le petit singe « Joli Cœur » pour compagnon de jeu. J’aimais regarder le dessin animé « Rémi sans famille » diffusé sur la première chaine le mercredi après-midi, juste avant l’émission la Roue de la Fortune. Mon grand-père a toujours vécu dans sa roulotte, il répétait souvent cette phrase : « Je suis né dans une roulotte, je mourrai dans une roulotte ». Et c’est bien ce qui se produisit un soir de pleine lune. J’avais 18 ans. Ma grand-mère nous avait déjà quittés quelques années auparavant. Ils s’étaient rencontrés dans les années 50, un 14 juillet. C’était dans le village natal de ma grand-mère en Normandie. Le bal était programmé comme tous les ans sur la place du village. L’accordéoniste qui devait faire danser l’assemblée, tomba malade l’après-midi même. Mon grand-père arriva tel le sauveur avec sa roulotte, son chien et bien sûr son accordéon. J’adorais l’entendre raconter leur rencontre, leur coup de foudre du moins son coup de foudre à lui. Je rêvais toujours en secret que quelqu’un ressente la même chose pour moi un jour. Ses yeux pétillaient quand il me disait : « Je l’ai vue traverser la place enfin la piste de danse, telle une reine dans sa magnifique robe rouge, divine telle une papesse. Je me suis mis à transpirer de tous mes pores, à trembler de tous mes membres. J’étais au bord du malaise, mais que m’arrivait-il ? Très vite, je compris que pour la première et dernière fois de ma vie, j’étais en train de tomber amoureux ». Je regardais souvent cette photo encadrée, accrochée à une des parois de sa roulotte au-dessus de la commode. Ils posaient tous les deux enlacés devant la maison de Dieu dans laquelle ils venaient de se dire oui. On était toujours en juillet mais un an après leur rencontre. Il faisait un soleil magnifique comme le laisse percevoir la très belle luminosité qui se dégage de cette photographie. Au loin, au deuxième plan, on peut même apercevoir un cavalier un bâton à la main.

D’après le sablier, je vois que mon temps est écoulé. Je tire donc une nouvelle carte qui posera la prochaine question et je passe la parole à ma voisine de droite.

Laetitia