Métamorphoses des choses

Grande valeur fantasmatique

Avec l'ABC

association bourguignonne culturelle

Les textes écrits lors de l'atelier d'écriture créative du
15 octobre 2022

où l'on pastiche les petites annonces de Grande valeur sentimentale de Romain Moretto, et où l'on s'inspire de La métamorphose de Kafka...

A la manière de Kafka : (donner vie à l'objet, dans la vie ou au théâtre.)

 

            En se réveillant un soir pendu par la poignée sur un fil à linge sur une scène, le pouf turquoise se sentit métamorphosé, on l'avait lavé et séché. Il avait grossi, il avait ingurgité une grande quantité de billes plastiques fines. Le pouf se sentait gavé comme une oie mais sans les plumes bien sûr. Il regrettait la chaleur  de ce chat qui venait tous les soirs se lover dans le creux de son ventre.

            Mais que s'était il passé pour qu'il se retrouve là sur scène sous les projecteurs ? Il faisait chaud, la position était inconfortable, pendu par les cheveux. Puis le balai frappa le sol et le rideau s'ouvrit. Le pouf bouffi aperçut la salle, dans la pénombre, il devinait les spectateurs. Cela le terrorisa. Puis une jeune femme arriva, c'était une comédienne, elle le décrocha de la potence, le prit dans ses bras et lui fit faire trois tours de valse.

« Mon cher ami, je vous pose là en attendant que votre sœur arrive pour prendre le thé »

            Je n'en croyais pas mes yeux - enfin mes billes, j'étais là sur scène mais pour qui me prenait-on ? Une poire, une belle poire turquoise, suis-je un être vivant qui de surcroît aurait une sœur. Je n'avais pas de sœur mais seulement un chat. Mais quel rôle me faisait-on jouer ?

Claudine Delestre

PETITES ANNONCES :

 

Vend véritable pince à sucre.

 

The Pince à Sucre en métal avec bouton poussoir, trois griffes, n'a pas servi depuis cinquante ans mais en parfait état. Hérité de ma grand mère avec les porte-couteaux ; pour un usage classique : prendre un sucre dans le sucrier ou pour travailler la motricité fine permettant d'échanger au moment du café lors des réunions de famille.

Grande valeur sentimentale, faire offre.

Vend pouf

 

Je vends un pouf turquoise à chat, merveilleux pouf turquoise coordonné à la chambre de mon fils, de même couleur, offert pour son huitième anniversaire. Acheté à Conforama après de nombreuses recherches, idéal pour lire les bandes dessinées, devenu trop petit pour un garçon de 1,84m. Il a perdu un peu de son volume mais reste super confortable pour un petit chat qui a fait un nid douillet dans le salon. Spot préféré de 22h à 23h.

Très grande valeur sentimentale et affective, faire offre.

 

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PETITES ANNONCES

 

* Collection complète de bouteilles complètement vides.

 

Vends assortiment hétéroclite de vasques et flacons ayant contenu – mais ne contenant plus – des alcools variés.

Très utile pour forcer agréablement l’inspiration et lutter joyeusement contre le syndrome de la page blanche. Efficacité thérapeutique avérée mais non reconnue par le corps médical.

Nécessiteront d’être remplies avant toute nouvelle utilisation.

Grande valeur fantasmagorique. Faites proposition.

 

* Ampoules colorées partiellement artisanales.

Vends trois ampoules cent watts, probablement intactes. Culot à baïonnette. Verres tricolores bleu, rouge, vert, artistiquement barbouillés au marqueur indélébile.

Idéal pour technicien lumière désireux de travailler en technicolor.

Grande valeur fantasmagorique. Faites proposition.

 

* Luxueux peignoir de bain.

Vends peignoir de bain homme, taille XL, encore pourvu de sa ceinture.

Élégante couleur lie de vin légèrement moirée. Broderie aux initiales RM sur le col. Ferme plutôt bien mais il reste conseillé de porter un caleçon dessous en public.

Idéal pour jouer un vieux beau libidineux sortant de sa douche dans une comédie de boulevard. Particulièrement adapté si le personnage a les initiales RM (sinon : changer le nom du personnage ou porter le peignoir sur l’envers).

Grande valeur fantasmagorique. Faites proposition.

 

* Chaussons de danse noirs.

Vends chaussons de danse, grande marque sportive – Décathlon. Pointure 38. Semelle en bon état général agrémentée de paillettes. Aucune odeur de pieds nauséabonde. Parfaits pour se déplacer sur scène qu’il s’agisse de marcher, de danser ou de rester assis.

Grande valeur fantasmagorique. Faites proposition.

 

* Ustensiles de cuisine vintage.

Vends louche, écumoire, cuillère, casseroles – avec ou sans couvercle – et truc indéterminé mais sûrement très pratique, époque 60’s / 70’s, en alu véritable.

Protéiformes en raison de la souplesse du matériau, ils ont déjà prouvé leur solidité et leurs qualités marionnettistiques.

Idéal pour manipulateur maladroit. Peuvent probablement encore servir à cuisiner.

Grande valeur fantasmagorique. Faites proposition.

 

* Boîtes et bocaux musicaux.

Vends collection de boîtes à fromage et de bocaux de confiture astucieusement garnis de grains de café ou de riz, de petits cailloux – pas nécessairement blancs, n’en déplaise au Petit Poucet –, légumes secs, sable ou gros sel en quantités précises. Mélodies variables. Idéal pour bruiteur spécialisé dans la création de sons horripilants.

Grande valeur fantasmagorique. Faites proposition.

Hélène Jacques

Métamorphose

         En se réveillant un matin, Écumoire fut frappée par l’intense luminosité qui régnait dans le tiroir à ustensiles. En y regardant mieux, elle réalisa qu’elle n’était pas à sa place habituelle entre le couteau à pain et le presse-ail, mais dans une sorte de cagette en bois qu’elle n’avait encore jamais vue. Elle fut rassurée d’apercevoir sa vieille amie la louche un peu plus loin, mais se questionnait néanmoins sur l’identité de ses autres voisins : tous de vieux ustensiles avec lesquels elle n’avait pourtant jamais partagé sa place à table ou dans une casserole depuis toutes ces années qu’elle habitait et travaillait dans la cuisine. D’où pouvaient-ils bien sortir ? Elle leur trouvait des allures étranges et quelque peu inquiétantes. Deux tire-bouchons par exemple étaient parés de petits morceaux de tissu et de rubans qui leur donnaient l’air d’être vêtus à la mode humaine. Une cuillère à sauce se tenait le chef ridiculement et obstinément penchée en avant, comme une religieuse en prière. Écumoire ne comprenait pas qu’on puisse conserver si longtemps une position tellement inconfortable. Elle-même, d’ailleurs, ne se sentait guère à son aise : de petites démangeaisons inaccoutumées lui dévoraient le crâne. Elle agita la tête pour les chasser et fut surprise de voir alors voleter autour d’elle une myriade de fils de laine jaune. Il lui fallut réitérer ce geste trois fois pour enfin admettre ce qui lui arrivait : elle avait des cheveux ! Durant son sommeil, une puissance invisible avait garni ses trous de petits brins duveteux qui auréolaient maintenant son visage d’un élégant carré plongeant et légèrement ondulé. Elle ne put retenir une moue d’agacement et de frustration : elle aurait préféré une longue natte brune qui aurait glissé délicatement le long de son dos ... Son dos qui était lui aussi bizarrement douloureux ce matin. Bien sûr, elle se savait déjà cabossée par une longue vie consacrée à touiller, trier, écumer, passer des aliments divers et variés, mais, tout de même, elle était toujours restée droite. Or, ce matin, elle avait la déplaisante sensation d’être totalement tordue. Un examen plus approfondi de son manche lui apprit qu’elle l’était effectivement. Une main, à la force nécessairement herculéenne, l’avait manipulée jusqu’à lui donner autant de poitrine que de croupe, et, même si l’ensemble avait été grossièrement enveloppé dans un chiffon brillant, elle conçut une honte sans nom d’afficher aux yeux du monde une telle vulgarité. Elle aurait bien voulu se révolter, crier sa colère mais pas un son ne parvint  à sortir de sa bouche. Tiens ! Elle avait donc une bouche désormais ? Enfin, si l’on pouvait appeler ainsi le morceau de cire grenat fondue et gauchement modelée qui avait été collé sur sa passoire, juste en-dessous de ses tout nouveaux yeux en capsules de bière. Mais que lui arrivait-il donc ? Il lui sembla qu’elle ne tarderait pas à le découvrir lorsqu’une impressionnante paluche poilue s’empara de son pauvre corps déformé en lui annonçant : « Allez ! En scène ! À toi de jouer, Marilyn ! »

Hélène Jacques