CONTES ET LEGENDES
DE LA ROULOTTE

On disait que...

Avec l'ABC, association

bourguignonne

 culturelle

Les textes écrits en avril

C'est l'histoire d'un petit vieux et de son accordéon vivant avec une bande de bras cassés déjantés mais inspirés dans un espace délocalisé et emprunté au monde, une terre brûlée d'où ils seront expulsés.

Parce que c'est pas une histoire drôle, non plutôt quelque chose s’apparentant au film d’art et d’essai, genre grand huit émotionnel pour cartonner le cœur du lecteur.

Ça se passe dans les années « Tonton Flingueur » version noir et blanc.

Que vont vivre les protagonistes de ce storyboard romancé ?  Des amours inextricables des trahisons pardonnables, des moments d'une banalité impossible, des bides et des instants héroïques sur la piste. Ils ont cru à la révolutionne puis à la « jubilationne » ensemble enfin c’est tout comme.

 

Pablo, donc, le plus âgé de la troupe, dont tout le monde se demande : Qu’est-ce qu’il fout avec nous ? Habillé tout en noir du 1er janvier au 31 décembre avec sa valise qu’il porte toujours avec la même main, il marche tout le temps, derrière le vieux, le vieux aux cheveux blancs, à la moustache noire, dont on ne sait rien sauf qu’il possède un tout petit accordéon qui tient sur un genou et qui raconte pour lui.. Sur le dessus et le dessous de l’instrument une courroie de cuir noir, fixée à une des extrémités par un rivet et s’accrochant à un petit piton de métal à l’autre extrémité, ferment l’instrument. Salomé, la génie du trapèze, aux ballerines précieuses et au chignon parfait, se moque de Pablo qu’on dirait sorti direct des films d’Audiard, elle balance aux autres : Vous croyez pas que c’est un espion ? Un peu comme le mec au foulard blanc qui même au lit conserve une écharpe pour cacher la mystérieuse disparition de sa pomme d’Adam, celui qui est amateur de charcuterie sans nitrites tout comme son frère jumeau qui participe à des séances nocturnes où l’on tue le cochon dans l’établi et où l’on mange le boudin chaud. Lui aussi c’est un mystère. Et qu’est-ce qu’il est pénible quand il se vexe !

Mais Pablo, ce qu’ils ne savent pas tous sous son âge respectable c’est qu’il a connu Franco alors il a forcément le cœur un peu plus à gauche que les autres anarchistes de la bande. Dans la volute de la fumée des gitanes, Pablo sort son petit accordéon, le rouge-gorge comme le surnomment les quatre fausses blondes, des vraies brunes en fait qui, revendiquent le port de la jupe à pois ou sans, chaque 28 du mois quand c’est un dimanche, et qui font un concours de grimaces décomplexées quand elles se maquillent, on ne lutte pas contre son besoin d’appartenance, chevelure peroxydée ou non.

Les soirs de brume, Pablo et ses doigts rongés par l’arthrose sortent le rouge-gorge, il pense aux Raoul et à sa mère aussi. Combien de bals ? Combien de valses ? De roulotte en roulotte, de place en place.

Il y en a bien une qui sait le décoder Pablo autrement que par des mots ou des sourires à la con.  Une dont les parents ont dû oublier le poids du prénom sur toute une vie, mais les années post 68 ont tout permis côté état civil. Cléopâtre, aussi blanche que l’écume ou le foulard de l’amateur de jambon susceptible, toujours à la recherche du galop juste et du cavalier exigent, la seule, mine de rien à avoir percé le cœur de l’acrobate guitariste puis du clown tombé tout petit dans une bouffée de sourires et des autres et celui de Pablo mais là c’est d’un autre ordre.

Il se joue des scènes de ménage dans ce manège du quai 36, mat 7ème pour de vrai à une époque où la pilule à œstrogènes libère l'esprit des Maryline et des Solange pour le bonheur des Michel et des Jacques.

 

Pablo, qui a une longue vie bien remplie dont il ne dit jamais rien à personne, ne juge plus rien. Il sait que les autres causent dans son dos parce qu’il cultive son mystère ou sa souffrance, il ne sait plus très bien… Il pense souvent tout fort dans sa tête, elle en a bavé et subi des humiliations pour m'offrir cet objet que j'ai caressé comme aucune femme. Enfoirés de Raoul…

Alors lorsque Cléopâtre lui a mis le gosse dans les bras, il a pleuré longtemps. Il l’a posé à côté de sa petite valise dans un couffin de survie et il est allé chercher son rouge-gorge toujours scrupuleusement posé au même endroit, tic irrépressible sans doute, l’objet chéri voisine avec la plante verte bipolaire coincé entre le bas du rideau et l’extrémité de la porte de sa casbah. 

Puis il a joué ce jour-là, un jour sépia, tout en pensant qu’un gosse, il a le droit de connaître la couleur des yeux de son père et le timbre de sa voix. C’est à cet instant qu’il s’est dit qu’il était temps de poser sa petite valise noire, celle qu’il porte toujours avec la même main.

Agnès

Cela s’est passé   

Cela s’est passé hier, ou avant-hier, on ne sait pas. C’est le jour où la roulotte est arrivée, enfin un peu après.

Les enfants ont comploté :

On y va ? (malgré la désapprobation des parents)

Et s’il y a quelqu’un ?

Et si on nous voit ?

Et si un chien aboie ?

On verra bien !

Il n’y a pas une roulotte, mais plusieurs, c’est un petit cirque, oui mais sans animaux, non, pas sans animaux, mais sans fauves, juste des chevaux.

Quand ils arrivent, se cachant comme le font les indiens d’après ce qu’ils ont lu dans leur journal qui arrive tous les jeudis, Isabelle, qui les a entendus arriver et s’était tenue derrière la première roulotte, les surprend.

Bonjour !

Oh, on ne vous avait pas vue. Vous habitez là ? Oh là là, vous en avez, de la chance.

Vous voulez entrer ?

On peut ?

Je vous invite.

Et les voilà qui mettent un pied sur la marche, l’autre dans la roulotte. Ils en ont rêvé, et le rêve est devenu réalité.

Un peu intimidés, ils n’osent bouger, serrés les uns contre les autres.

Alors Isabelle rit

Allez, asseyez-vous, je vous offre quoi ? du sirop ou du jus de fruit ?

Et elle met sur la table la boîte en fer blanc dans laquelle elle a glissé les biscuits faits la veille.

Les enfants se posent, perdent leur timidité et commencent à parler, à questionner.

Il y a longtemps que tu habites là ? tu bouges souvent ? tu as des amis ?

Je peux regarder ? dit Jean, les yeux rivés sur la bibliothèque.

Oui, bien sûr.

D’un bond, il est devant les rayonnages et lit sur les tranches des livres : « contes de la roulotte », « le soin du cheval en quelques clics », « les Misérables »….

Un titre l’attire particulièrement « les parfums et leur influence magique ». C’est de la magie ?  

Juste un peu. Tu peux l’ouvrir si tu veux.

Jean prend précautionneusement le livre, l’ouvre, tourne quelques pages et s’arrête à « pour retrouver l’enfant perdu ».  Son cœur se serre. Il pense à ce qu’on raconte au village sur l’enfant perdu, la rivière, la roulotte. Alors fébrilement il tourne les pages, lit, tout en regardant Isabelle.

Tu crois que c’est possible ?

Quoi est possible ?

Retrouver l’enfant perdu ? oui, tu sais au village, on raconte….

Pascale

Ce serait un livre sombre où les personnages évoluent dans des ruelles mal éclairées où l'asphalte ne sèche jamais.

Ambiance noir et blanc avec une majorité de gris foncé. Cela se passerait dans les années 70. On suivrait l'empire déclinant d'un malfrat, mal relayé par ses enfants, deux incapables qui ont suivi ses traces par facilité. Et il y a le troisième fils, le petit dernier, le traître, le différent, qui ne ressemble pas aux autres même pas physiquement.  Il a voulu se distinguer, a fait des études, a un travail honnête.

 Et pourtant un accordéon le relie plus que les deux autres à son père. Ce père qu'on enterre au crépuscule un jour de pluie bien sûr !

 La scène du cimetière serait le commencement, je pose l'ambiance tout de suite !

 L'histoire se déroule dans ce cimetière où chacun vient raconter son bout d'histoire qui relie au vieux à son jeune fils. Chaque bout d'histoire nous permettrait de reconstituer le fil de sa vie pour arriver jusqu'à ce jour. Les deux autres frères, la mère, sont présents mais en retrait. On apprendrait d'où vient cet accordéon qu'il avait toujours avec lui et pourquoi son jeune fils, si étranger à cette famille est le seul qui a eu le droit d'apprendre à en jouer.

Frédérique

Dans mon futur livre, tout se passerait au moyen âge, je voudrais que mes petits lecteurs se retrouvent au temps des chevaliers pour une belle aventure. Mon personnage, un jeune écuyer sur son destrier il s'agit d'un poney, précision supplémentaire un double poney pour la rapidité et l'agilité. Ce n'est plus tout à fait un gamin, il maîtrise sa monture, il a appris à galoper avec la troupe de troubadours. On ne se sait pas d'où il vient. Ils l'ont recueilli quand il était petit sans lui poser de questions. De son passé, il n'a qu'une clé. Une belle clé précieuse, très finement travaillée. Elle ouvre sans doute un coffre ou une caissette, nul ne le sait. Mais cette clé toujours sur lui semble lui dire à l'oreille tous les jours « il faut que tu trouves quelle caissette j'ouvre, tu dois chercher ce trésor, c'est ton devoir ».  

Claudine

         J'hésiterais longuement entre la rédaction d'une nouvelle et celle d'un roman. Un texte court, ramassé, me séduirait par son efficacité : peu de personnages, descriptions facultatives, entrée directe dans l'intrigue et conclusion superflue. Deux heures de boulot et tout serait réglé. La machine aurait terminé son cycle et je pourrais aller étendre mon linge avec la satisfaction du devoir accompli.

         Un projet plus ambitieux, ou, au minimum, moins compact, exigerait davantage d'efforts. Mes impératifs ménagers en souffriraient sans doute, mais je pourrais goûter au plaisir de me laisser entraîner par ma plume. Je pourrais aller un peu plus loin, mais pas trop ! Hors de question de m'embarquer dans une saga à plusieurs tomes dans laquelle je perdrais mon temps, sans espoir de jamais remettre la main dessus. Non, je ferais un roman raisonnable, dont la lecture occuperait paisiblement une semaine de vacances, en laissant de la place aux soirées barbecue amusantes et aux visites barbantes de lieux incontournables. Environ trois cents pages, donc. Il y aurait plein de chapitres assez courts, pour pouvoir m'interrompre facilement dans ma création et y revenir sans peine (une multitude d'appareils ménagers s'étant ligués pour tenter de prendre possession de mon temps …). En plus, ce serait sympa pour mes lecteurs aussi : chaque chapitre aurait la longueur exacte correspondant au temps de cuisson d'un œuf à la coque, à celui du trajet entre deux arrêts de bus, ou à celui de la réception d'un quart du patient précédent chez le médecin. Très pratique ! Mon histoire serait pleine de surprises, de sentiments variés, vécus intensément. On ne s'ennuierait pas. Pas de temps morts consacrés à contempler silencieusement des vagues qui se fracassent mollement sur des rochers abrupts avec un soleil couchant neurasthénique en arrière plan. Pas de longues introspections stériles pour parvenir à la conclusion que l'on ne se connaît pas soi-même ou pour explorer la plénitude du vide. (Je laisserais ça aux vrais écrivains.) De la vie, seulement de la vie, tout le temps, partout, à plein régime. On refermerait mon livre la tête et le cœur rassasiés d'existence. Le lecteur se dirait tout à la fois qu'il en a eu assez et qu'il en voudrait encore ; comme quand on achève un somptueux repas l'estomac tendu et les papilles aiguisées.

Je chercherais un point de vue original, un truc qu'on n'aurait pas encore lu. Par exemple, mon personnage principal ne serait pas une personne. Je choisirais une paire de chaussons de danse qui raconterait son parcours, de propriétaire en propriétaire.

         Elle serait née dans les années soixante-dix, aurait croisé des pantalons pattes d'eph' aux motifs psychédéliques et des pulls col roulé en vinyle aux teintes criardes. Elle aurait respiré des fumées d'encens et de joints. Elle se serait déhanchée sur « Hair » et « Starmania » avant d'être oubliée, dans un grenier, au fond d'une valise en carton, écrasée entre une paire de lunettes de soleil aux proportions démesurées, étouffée sous une affriolante et affreuse perruque afro défraîchie.

         On la retrouverait des années plus tard, exhumée par une adolescente fouineuse. Pas mal portée, mais toujours portable, elle n'accuserait aucun des stigmates habituels du temps, son sarcophage provisoire l'en ayant miraculeusement préservée. Elle renaîtrait donc de ses cendres, ou plus précisément de ses paillettes, dont quelques unes demeureraient collées à ses semelles, au milieu des années quatre-vingt-dix. Elle découvrirait, perplexe, le rap et le hip-hop, ne saurait plus sur quel pied danser. Elle flirterait avec des casquettes à visière en plastique et des sweat-shirts fluorescents. Il y aurait des sodas, des cassettes glissées dans des chaînes stéréo, des jeux vidéo et des feuilletons américains en couleur à la télévision. Cette seconde vie serait plus douce et plus paisible que la première. Elle n'aurait plus à travailler jour après jour, à s'éreinter quotidiennement sur la scène d'un théâtre. Elle retrouverait chaque soir des pieds fins qui la promèneraient légèrement sur les moquettes et parquets d'un appartement confortable. Jusqu'au jour où, devenue trop étroite, elle retomberait dans l'oubli au fond d'un tiroir dont elle ne ressortirait que de très nombreuses années plus tard pour être photographiée et publiée sur un site de vente d'occasion. Parce qu'utilisée, mais pas usagée, et surtout, information supplémentaire, mais pas des moindres, parce qu'exempte de toute odeur de pied nauséabonde, elle séduirait Salomé Bracassé, écuyère désargentée. Commencerait alors son ultime voyage. Elle intégrerait la troupe hétéroclite d'un modeste cirque itinérant et tâcherait de briller sur sa petite piste aux étoiles. Elle s'évertuerait à contribuer à l'allure altière de la jeune femme à la blondeur suspecte et au chignon impeccable. Elle userait ses dernières forces contre le dos sanglé de cuir des chevaux et se reposerait entre les représentations, suspendue par ses lacets, à l'aide d'un gros clou, au mur d'une roulotte arthritique. Bien que l'endroit soit exiguë et surchargé, encombré de babioles inutiles pompeusement gratifiées du titre de « souvenirs », elle s'y sentirait tout à fait à son aise. Réminiscences sans doute de ses longues périodes d'enfermement forcé. Favorisée par la chance, elle serait installée face à une fenêtre, un peu étroite, par laquelle elle pourrait observer le petit monde circassien. Elle s'amuserait des pitreries de Samy le clown, se régalerait olfactivement des festins improvisés et amicaux d'Etienne et Victor les deux techniciens obèses, amateurs de charcuterie artisanale et complices de longue date. Elle tairait avec complaisance les frasques de Suzanne, la trapéziste frivole, qui donnerait rendez-vous à ses amants juste sous son nez et afficherait ensuite devant son partenaire et mari jaloux, Georges, l'ai insoupçonnable d'une parfaite innocente. Elle s'endormirait bercée par les stridulations modulées des rires d'enfants et le crépitement dégressif des applaudissements.

         Petit à petit, l'usure viendrait. Elle finirait par être atteinte, percluse, de l'arthrose déformante des vieilles godasses. Des bosses en forme d'orteils se dessineraient sur son dos. Le cuir, tendu à l'excès, céderait par endroits, surtout au niveau des coutures, faites à la machine, qui refuseraient obstinément de s'assouplir. Alors, vieillie, fripée, fatiguée, déformée, déchirée, elle serait de nouveau délaissée, au profit d'une paire plus jeune. Mais, comme l'épouse qu'un mari volage ne parvient pas à quitter malgré l'existence d'une fraîche maîtresse, elle ne serait pas jetée ou abandonnée. Juste déplacée. Tandis que la nouvelle s'accaparerait sans scrupules sa place adorée, elle irait se pendre à un autre clou, au fond de la roulotte, auprès de les reliques qu'elle aurait jusque là traitées avec hauteur. Elles partageraient ensemble des anecdotes périmées. Son univers, désormais restreint aux quatre murs de bois grisé, à la peinture écaillée, lui paraîtrait immense et chatoyant. Progressivement, le grand sommeil la gagnerait, tout en douceur et son existence s'achèverait de la même manière délicate et cotonneuse que cesse un rêve épargné par la sonnerie du réveil.

         Je pourrais alors poser ma plume et allumer une cigarette, comme le font les hommes après l'amour, quand ils sont persuadés d'avoir satisfait leur compagne. Je partirais me promener et aurais, dans la rue, la sensation fabuleuse d'être unique, enviable. Je me sentirais pleine d'empathie, d'amour pour le reste de l'humanité, qui n'en aurait rien à faire, mais ça n'aurait aucune importance. Tout aurait une saveur délectable : le café-croissant au bar du coin, pris en terrasse, parce qu'il ferait évidemment très beau, la pomme achetée au marché et croquée à peine enlevée de son étal, le prévisible rôti du dimanche chez mes parents. Même les éternelles et insipides histoires de chats de ma voisine du dessous me sembleraient intéressantes. Je serais simplement, totalement et parfaitement heureuse.

         Oui, vraiment, c'est ce que je ferais, si j'avais un peu d'imagination ...

Hélène